dimanche 22 juillet 2012

Fin de party à Mioussac 2012.




Le nouveau Régent du Pays était en visite ce jour-là à Mioussac 2012. Il venait tout juste d'être élu à la tête du Pays selon le rite millénaire qui veut que le Régent soit désigné par un mode de scrutin censitaire, l'ensemble des électeurs étant constitué d'une assemblée de corneilles, les corneilles les plus intelligentes du Pays, soigneusement sélectionnées et élevées à l'écart du monde et des corruptions potentielles.
Tout Mioussac était en alerte. Dans les rues et les salles de spectacle, les festivaliers cherchaient le Régent, chacun allant de son hypothèse quant à sa localisation.
Sybille Gofroid s'assoupissait, déjà ivre, sous un olivier du bar du On. Son équipe fêtait la fin du festival et la dernière représentation de leur spectacle dans le Out. Ils avaient attendu vainement deux programmateurs qui ne s'étaient pas déplacés. En fait aucun programmateur ne s'était déplacé. En revanche ils étaient tous là, au bar du On, et rigolaient. Un instant, Sybille pensa qu'ils riaient d'elle. Elle noya sa paranoïa dans son mojito.
Kevin Proctor du TGV à Crevez-sur-Rouston dansait un pied sur l'autre, bougeant la nuque comme un chiot en plastique à l'arrière d'un break. Il passa près de Sybille, lui jetant un regard et tourna la tête immédiatement.
"On ne se connait plus alors ? Lui dit-elle.
- Pardon ?
- Tu fais comme si on ne s'était jamais vu.
- Non, non, pas du tout, excuse moi je...on s'est déjà vu ?
- Oui, au Frigidaire, tu étais venu voir une présentation. Sybille Gofroid.
- Ah oui, bien sûr. Non, tu sais, c'est le boulot, on voit tellement de gens.
- Ouais, c'est ça. Mmm connard.
- Quoi ?
- Quoi ? l'imita Sybille.
- Tu as un problème avec moi ?
- Oui, et avec vous tous, bande de cloportes, sangsues...
Les camarades de Sybille s'étaient arrêtés de parler et se rapprochaient de leur metteur en scène et néanmoins amie.
-...imposteurs, médiocres médiateurs, maquignons culturels, esclavagistes, incultes gougnafiers...
Kevin Proctor reculait, terrorisé. Sybille Gofroid avançait comme un tank au milieu des festivaliers et des programmateurs à qui elle s'adressait maintenant collectivement.
- Je déclare la guerre, moi, je vous en ferai voir. Ah, vous êtes beaux, là, bande d'hypocrites. Si vous croyez que je n'ai pas compris votre manège ; vous faites comme si je n'existais pas, hein, c'est ça, vous attendez que je rampe vers vous, et là vous ferez mine de me connaître.
Les gens s'étaient tus et regardaient cette pauvre fille tituber et proférer des insultes que beaucoup ne prenaient même pas pour eux.
C'est à ce moment-là que le Régent fit son entrée dans la cour du bar du On.
Tout le monde s'était mis en cercle et se tournait vers le Régent qui avançait vers Sybille qui bredouillait en regardant ses pieds.
Elle sentit un regard sur elle et leva les yeux vers le nouveau Régent.
Il était calme et lui souriait.
Elle tomba à genoux sans même le vouloir.
Le Régent lui caressa doucement la joue.
Des applaudissements s'élevèrent tout autour de Sybille.
Elle vomit sur les chaussures du Régent.



mercredi 11 juillet 2012

Happening à Mioussac 2012



La DCD (Direction Culturelle du District) faisait cette année ses réunions de formations et ses tables rondes dans un sous-marin nucléaire désaffecté, depuis que le bus de l'année dernière avait été incendié par des artistes intermittents. Posé sur un quai de la Bruze, le sous-marin impressionnant attendait les intervenants pour la première réunion du festival dont le thème était "parcours culturel pareto-optimal". Marie-Odile Dorifor accueillait tout le monde, grisée par l'événement et par plusieurs rosés-pamplemousse. Stéphane Croissant du SACCAGE (Service d'Action Culturelle, de la Création Artistique et de la Gestion Educative) ouvrait le débat :
"Merci d'être venus si nombreux à ces réunions organisées conjointement par la DCD, le SACCAGE et la Commission d'Attribution des Labels. Je ne vais pas, compte-tenu du peu de temps que nous avons et vu qu'il y a beaucoup d'intervenants aujourd'hui, m'appesantir sur l'introduction et rappeler les enjeux, vous les connaissez tous. La parole est précieuse et je ne serai pas de ceux qui remplisse le vide par un autre vide (...)"
6 minutes.
"(...) c'est pourquoi je pense qu'il faut aller au coeur de ce qui nous réunit aujourd'hui, car, comme le disait (...)"
10 minutes.
"(...) en effet, la préoccupation de la DCD, je ne veux pas parler pour elle, Philippe Court le dira mieux que moi, c'est d'être au plus près des artistes et de la création"
20 minutes.
"(...) Donc, voilà l'objet de mon intervention, en très peu de mots, car je sais que beaucoup doivent parler, Jean-Luc, Cynthia, Marie-Odile tu me dis quand je suis trop long, hein ? Bon, donc, voici ce que je présente au nom du SACCAGE. Nous sommes fiers d'annoncer la mise en place du dispositif CAPTE, Culture et Action Patrimoniale en Trajets Educatifs, qui renforcera sur le terrain, les dispositifs déjà existants visant à prolonger le dialogue entre les artistes et les nouveaux publics. La DCD nous a déjà envoyé les plaquettes, elles viennent de sortir de l'imprimerie, vous les avez sous les yeux, avec ce slogan qui résume assez bien le dispositif : "Avec la DCD, ça CAPTE partout".

Des bruits étranges, comme des grognements, commençaient à se faire entendre dans l'assistance.

"Ce qu'il faut retenir de ce dispositif, c'est que le SACCAGE drive l'ensemble des étapes, mais que les artistes sont partie prenante et doivent, c'est bien normal puisqu'ils sont à l'origine de leur propre création, élaborer les budgets, prendre contact avec les établissements scolaires, créer des trajets éducatifs, établir des plannings (grognements)...euh, organiser des rencontres de quartier, faire des ateliers pour les amateurs, (grognements redoublés) euh qu'est ce qu'il se passe ?"

À cet instant, un homme se leva en grognant et psalmodiant une complainte bizarre. C'était Jean-Toussaint Blanville, le performeur. Il n'était vêtu que d'une couverture puante et d'un couvre-chef à plumes qui lui donnait l'air d'un chef indien psychotique. Il faisait des ronds, d'un pied sur l'autre, le dos courbé tel un vieillard, et tendait la main aux intervenants interloqués et dégoûtés.

"Euh...je crois qu'un artiste s'est immiscé parmi nous, hin hin...je t'ai reconnu Jean-Toussaint", dit Stéphane Croissant animé d'un rictus. Les autres restaient figés par la danse belle et inquiétante de Jean-Toussaint Blanville.

"Hu hu iiiiiah hu hu mmmmmm iiiiiah ya mmmm grrrr" chantait-il en tendant la main.

"Bon, je crois que c'est bon, maintenant, on a compris le message.
 - Grruuu  gru gruuuu !
- Ok, Jean-Toussaint, je je ne pige pas.
- RRRaaaa
- C'est franchement nul. On fait tout ça pour vous aider et toi, tu viens saccager le travail. Je n'avais pas fini mon intervention. Tu me laisses finir et puis après tu fais ton numéro sur le parvis de la cathédrale, ok ?
- Gnuk gnuk gnonfr
Jean-Toussaint bavait sur les plaquettes de la DCD.
- Putain merde, tu fais chier, s'emportait Stéphane Croissant, que personne n'avait encore vu dans cet état. (Il est vrai que Blanville avait tendance à crisper tout le monde). On ne fait peut-être pas assez de choses pour vous tous ? Combien t'as touché de la DCD, hein ? Tu viens là nous faire la leçon ?
Mais dégage ! Dégage, espèce de parasite !
Et Stéphane Croissant, rouge de colère et blême de rage, chercha à atteindre Blanville et glissa sur le pont lustré du sous-marin nucléaire, puis se fracassa le crâne contre une table dans un grand "Ho" collectif.
Blanville psalmodiait toujours en se déplaçant lentement vers la sortie.
Marie-Odile Dorifor avait le hoquet.




mardi 10 juillet 2012

Une rencontre au festival de Mioussac 2012




Sybille Gofroid distribuait ses tracts aux terrasses des cafés de Mioussac, déposant sur les tables des flyers aux graphismes soignés, interpellant les festivaliers avec un petit topo qu'elle avait voulu simple, clair, efficace et drôle. Le Out avait déjà commencé depuis une semaine et le On venait tout juste d'ouvrir avec une pièce qu'elle avait vue la veille, grâce à un ami technicien qui avait travaillé sur son précédent projet présenté au Frigidaire de Flagonville. Mais elle n'avait pas pu entrer au bar du On où elle avait espéré rencontrer des partenaires potentiels pour son prochain projet. Elle pensait encore au spectacle de la veille, à cette gelée rose qui recouvrait le plateau, dans laquelle se déplaçait un élégant skieur, quand elle vit proche d'elle, s'installant à une table du Café 1900, Thérèse Navarian, la directrice du Transit de Bourzache. Sybille sentit son sang descendre et remonter, comme lorsqu'on sait qu'il faut se lancer du haut du pont ou s'interposer dans une bagarre. Elle s'approcha de Thérèse pour accomplir un acting out festivalier.
- Bonjour Thérèse, désolée de vous déranger, je m'appelle Sybille Gofroid, je suis chorégraphe et metteur en scène et je présente dans le Out un spectacle qui pourrait vous intéresser...
Thérèse Navarian était occupée à s'entretenir avec un pigeon en émettant des "puit puit petit petit" et n'avait pas encore levé la tête vers Sybille.
-...et euh je pense que euh un spectacle autour des cas de personnalités multiples pourrait vous séduire, c'est un traitement spatial assez inventif euh enfin je crois en toute modestie...
- puit puit tssit tssitt petit petit
-...euh...j'ai présenté une étape de travail au Frigidaire. Elle eut un bon accueil...
Thérèse s'était arrêtée de parler au pigeon et Sybille crut voir, à l'annonce du nom du Frigidaire, qu'elle levait les yeux au ciel derrière ses grosses lunettes noires.
-...je vous laisse un flyer...
- Pff, un "flyer"...
- enfin, un tract, quoi.
Sybille se sentait s'enfoncer dans la gelée rose vue la veille. 
Thérèse soupira.
- Ecoutez ma petite, dit-elle en s'allumant une cigarette, je suis très occupée, surtout maintenant. Envoyez un dvd à mon assistant.
À cet instant, le flux de Mioussac fit dériver vers elles le metteur en scène Jean-Jacques Dormant qui reconnut Thérèse.
- Ma grande amie Thérèse Navarian.
Thérèse retira ses lunettes et Sybille put voir ses petits yeux mesquins s'agrandir et s'allumer.
- Ah, Jean-Jacques, quel délice.
Jean-Jacques fit une bise bien appuyée à la directrice du Transit qui tremblait de bien-être. Il embrassa aussi Sybille en lui disant "salut ma Sybille". Thérèse se figea.
"Tu connais ma nièce ?" dit-il à Thérèse, qui, bouche ouverte, ressemblait à un crapaud.
Sybille Gofroid n'avait jamais utilisé sa parenté avec le célèbre metteur en scène Jean-Jacques Dormant et son oncle l'avait toujours compris.
- Justement, nous faisions connaissance. Ta jolie nièce me racontait son spectacle. Trrrrès intéressant.
- Oui, j'aime beaucoup son travail.
- Je pense qu'il faut que vous me contactiez personnellement à la rentrée.
Et Thérèse tendit sa carte à Sybille qui avait l'impression d'être le jouet de dieux terribles et sourds.

Elle continua sa distribution de flyers avec un sentiment d'écoeurement et de satisfaction.