mercredi 8 juin 2011

La présentation (de saison) de (Ste) Thérèse


Bourzache bruissait.
Le Transit bourdonnait.
Thérèse Navarian frétillait. Elle présentait une saison remarquable, elle en était certaine.
Ils avaient fait fort pour cette présentation de saison : une fanfare de punk klezmer accueillait les abonnés dès le hall immense du Transit (le Transit était un exemple de réussite architecturale post post-fonctionnaliste très en vogue à l'époque des "Douze Lumineuses", ce moment unique dans l'histoire contemporaine du Pays, point de référence du développement culturel, économique, social, que regrettera à jamais la génération dont Thérèse faisait partie) ; des surprises avaient été prévues, des animations de qualité. Les gens étaient heureux. Ils se laissaient guider gentiment par les musiciens de la fanfare qui les accompagnaient vers la salle. Pour beaucoup, cette soirée rituelle, qui annonçait un peu l'été, était attendue depuis le début de la saison qui venait de s'écouler. Tous pensaient au buffet. Mais il fallait attendre la fin de la présentation de la directrice. Le buffet précédent avait été médiocre. Cela avait été âprement discuté au conseil d'administration du Transit. Après des débats tendus il fut décidé de changer de traiteur.
Thérèse observait les abonnés entrer dans la salle dans le bruit. Elle pensa aux vaches qui rentraient le soir à l'étable, qu'elle voyait petite lors de ses vacances à la campagne. Cela la rassura.
Ulrich n'était pas loin. Il parlait avec l'adjoint du Bourgmestre de Bourzache. "Aah, heureusement que je l'ai, mon Ulrich" pensa Thérèse en buvant une petite lampée de gin tonic. Dorian, le responsable des relations publiques, sautillait à droite, à gauche, serrait des mains, lançait des "salut !" à des personnes dont il se foutait complètement, s'arrêtait un instant avec une enseignante et l'écoutait avec un air pénétré, puis tapotait l'épaule d'un jeune, riait avec quelques trentenaires, fonçait vers des ouvreuses du Transit qu'il admonesta copieusement, revenait comme un fou vers le bar pour s'enquérir du niveau des fûts de bière, engueula son assistante ; "Mmmh...il n'est pas mauvais, ce petit. Il est fort pour son âge" se dit Thérèse en engouffrant une poignée de chips.
Le public s'était installé dans la salle et parcourait avidement la brochure de saison du Transit, élaborant déjà mentalement son abonnement. L'animateur fit son entrée sur scène. Il s'agissait d'un humoriste célèbre qui sévissait sur une radio nationale. C'était une idée de Dorian de faire appel à Laurent Claquant.
"Mesdames et Messieurs, je suis très heureux d'être ici...euh (il se tourne vers les coulisses)...je...je suis où déjà ? Quoi ? Bour-zache ? C'est dans le Pays ça ?
(rires)
Ah oui ? Troisième équipement culturel du Pays ? Ah ah tout de même... Non ! Vous me dites que Le Transit a doublé sa fréquentation sur deux ans ? Je l'crois pas ! Qu'il a accueilli trois créations mondiales, a coproduit six créations l'année dernière ? ça mérite quelques applaudissements, Mesdames, Messieurs...
(applaudissements)
pour ainsi dire, c'est pas de la merde qui passe par Le Transit.
(rires)
Non, parce que je dois vous avouer que moi, Le Transit, je n'y étais encore jamais passé. Oui, j'avais pas un profil très culturel. Mais, là, sans déc', je suis vachement content. J'ai presque un début d'érection, tiens.
(rires)
Moi, je croyais qu'à Bourzache, il n'y avait pas de cultureux, mais que des culs-terreux...
(rires) (il scrute la salle)
mais non, il y a aussi des ploucs !
(rires)
On m'avait dit, tu vas voir, à Bourzache il y a que des vieux...(il scrute la salle) ah oui, quand même...(en s'adressant aux coulisses) vous avez vidé les maisons de retraite dans le théâtre, c'est ça ?
(rires)
Non mais sans déc, vous avez fait quoi des jeunes ? ah oui, ils sont en prison.
(rires) (s'adressant à quelqu'un du public) M. le Détaché-Bourgmestre (s'inclinant légèrement), Madame, mes hommages...(en aparté), on se voit tout à l'heure dans ma loge ? (rires). Quelle salooope...(oooh et fleuve de rires). Bon, assez rigolé. Je vous demande d'accueillir, Mesdames et Messieurs, la personne dont le nom résonne comme un talisman jusqu'au ministère, la star de la programmation culturelle, celle qui a su faire rimer culture et imposture, non je rigole (rires), la grande prêtresse des arts vivants momifiés, la meilleure amie du Président du Comité d'attribution des Labels et de Johnnie Walker (rires), la sublime, la Sainte, Thérèse Naaavaaaariaannn ! (musique)"
Thérèse entra par jardin, prit le micro qu'on lui tendait.
"Ah ah, sacré Laurent, toujours aussi...claquant"
(...)
"T'en as d'autres comme ça Thérèse ? Attends, je prends mon carnet de vannes, je voudrais pas en louper"
(rires)
Thérèse commença ainsi :
"hum...Mesdames et Messieurs, merci d'être venus si nombreux, une fois encore, dans cette vénérable maison. C'est aussi votre maison. Tous les ans, par votre présence, vous abonnés, vous spectateurs d'un soir, lycéens, étudiants, vous faites vivre Le Transit, vous rendez possible ce rêve collectif qu'est la création culturelle. Donc, une fois n'est pas coutume, c'est vous, le public du Transit, le public de Bourzache, que j'aimerais saluer et applaudir comme il se doit" là dessus, Thérèse cala le micro hf sous une aisselle humide et se mit à applaudir le public, qui fit pareil, s'applaudissant lui-même.
"Nous avons voulu avec toute l'équipe du Transit faire une programmation de fête, une programmation respectueuse du patrimoine, mais aussi en accord avec notre époque et résolument tournée vers l'avenir. C'est pourquoi, nous sommes très fiers de recevoir cette année - "enfin" j'ai envie de dire - la dernière production de Walter Warlasch (oooh) qui a ébloui le festival de Hammersfelt avec sa version décoiffante du classique de Saintonge, Non, gourgandine, tu n'auras pas de dessert. Qu'un Allemand porte sur le grand auteur du vaudeville Français, son regard germanique - discipliné, j'ai envie de dire - voilà qui est très riche de surprises.
Mais - et c'est là tout l'éclectisme du Transit - nous sommes très heureux de présenter aussi la création de notre nouvel artiste associé, une oeuvre très contemporaine, avec beaucoup de fraicheur et de pertinence. D'ailleurs je veux lui laisser la parole. Je vous demande d'accueillir Aki Paalniken".
Sous les applaudissements, un homme entra par jardin. Il était grand et chauve et glabre. Il portait un jean et un blouson en cuir ajusté sur un tee-shirt blanc. Il avait les pieds nus.
"Merci Aki d'être venu parler de votre travail...oui, prenez ce micro...pouvez-vous nous dire en quelques mots en quoi consiste votre travail d'artiste...alors je précise que Aki est Finlandais. Il va s'exprimer en Finnois et nous aurons une traduction simultanée."
Aki prit lentement le micro, regarda lentement le public (tous ses gestes se faisaient lentement). Il semblait très calme, avec une sorte de posture aristocratique, comme s'il observait le monde par en dessus.
"Kiitos, Thérèse (Merci Thérèse).
Taiteellinen työni liittyy luontoon (Mon oeuvre artistique est liée à la Nature) ; yritän luoda yliluonnollisia side luontoon. (J'essaie de créer un lien surnaturel avec la Nature)."
Il reposa le micro.
"Formidable...et...pouvez-vous expliquer au public de Bourzache, ce que vous comptez faire en collaborant avec Le Transit ? Mmmh ?"
Il prit le micro
"Aion yhdistää ihmisiä Bourzache luontoa." (Je vais relier la population de Bourzache à la Nature)
Il reposa calmement le micro.
"Mmmh, très bien...je crois que Aki est un peu fatigué par le décalage horaire... Je l'ai déjà vu faire une performance avec un perroquet, c'est proprement ahurissant. Merci Aki et merci à Google traduction. Tout de suite, des images de ce que vous pourrez voir dans la saison à venir."
Les images filaient sur l'écran. Des bribes de spectacles, des corps, de la couleur, de la vitesse, du divertissement ennuyeux.

Tout le monde avait fini par se retrouver devant le buffet. La fanfare klezmer avait laissé place à Aktan Drazov, le DJ kirghize, celui qui avait fait un tube récent avec Kim Jong Il en guest. Les gens se pressaient, s'écrasaient à la limite de l'asphyxie le long des tables du buffet, grappillant le plus possible de mini pizzas, d'éclairs, de verrines de mousse de morue. Une rixe commençait entre trois abonnés du côté du fromage. Il fallait jouer des coudes pour atteindre le champagne, qui était servi sans interruption par des employés aux abois et usés.
C'était le moment que Thérèse redoutait le plus. Elle avait la nausée. A l'écart, dans un coin derrière le bar, elle finissait un verre d'Elijah Craig (sa réserve personnelle), inquiète qu'un abonné vienne lui parler (car foncièrement elle les détestait).
C'est alors qu'elle vit un homme habillé en smoking, fendre la foule en jouant de la flûte à bec. Elle reconnut Jean-Toussaint Blanville, l'artiste local, qui régulièrement tentait de ruiner les belles fêtes du Transit. Il jouait de la flûte très fort pour couvrir le chant furieux de Kim Jong Il. C'était crispant. Il avait accroché à son dos une pancarte où l'on pouvait lire :
"Jean-Toussaint Blanville. Artiste local. Frappez moi."
Les gens souriaient sur son passage. Ce fut l'humoriste Laurent Claquant qui commença le premier. Il lui appliqua un formidable coup de pied aux fesses. Jean-Toussaint Blanville ne se démontait pas qui continuait à jouer une partita de Bach. On vit plusieurs personnes tenter quelques coups, d'abord timides, puis plus francs. Bientôt tous se ruèrent sur Blanville, le couvrant de coups, au front, dans le dos, dans le ventre. Blanville essayait de rester debout. Son visage commençait à saigner. Il entama comme il put du John Dowland, In darkness, let me dwell, mais sa flûte lui fut arrachée. On ne le vit plus sous la masse furieuse d'abonnés ivres.
Thérèse Navarian se détourna de la scène et regarda le seau à glaçons se vider.




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