samedi 16 juillet 2011

L'employé du mois au festival de Mioussac


Au bar du festival de Mioussac.
La dernière représentation de Bâtard et fils de Dieu vient d'avoir lieu dans la cour du couvent des Gourgandines. Constantin Glandier est arrivé avec son équipe. Ils sont applaudis par quelques uns. Il fait encore bon, malgré la nuit. Des lampions multicolores forment des réseaux suspendus, comme des auréoles bohèmes fantasmées, au dessus de festivaliers jubilants. Dorian, le chargé de communication du Transit avait fait le voyage depuis Bourzache. C'était son premier festival de Mioussac. Il sautillait et souriait comme un gosse excité et un peu stupide. Sa flûte de champagne en plastique à la main, il s'approche de Kevin Proctor, son homologue du TGV à Crevez-sur-Rouston.
- Salut Kevin.
- Salut Dorian.
- ça déchire, hein ?
- Ouais, c'est énorme.
- Il a l'air content, Constantin, ça fait plaiz.
- Ouais, il a eu de supers papiers. Avec ce qui est arrivé hier, il le prend bien, c'est cool...
- De quoi ?
- T'es pas au jus ?
- Non, je viens d'arriver, en fait. J'ai pas eu d'infos.
- T'sais, un type l'a agressé hier, pendant la table ronde.
- Ah ouais ? Qui ça ?
- Oh, un dingue.
- Ah d'accord. Putain.
- Ouais, c'était dingue...

Kevin et Dorian boivent à l'unisson, levant les yeux chacun dans deux directions différentes, à la recherche d'un professionnel qu'ils pourraient connaître.

- Et sinon, vous êtes contents de votre saison au Transit.
- Ouais, génial.
- Cool.
- Tu vois, ce que j'aime dans ce boulot, c'est surtout faire plaiz aux gens, tu vois. Et la médiation sociale. On a un super projet d'atelier mime dans le quartier sensible du Plandu, avec la police municipale de Bourzache et un clown tchèque, énorme, tu vois il fait des trucs avec sa langue.
- Génial.

Un rire féminin traverse l'espace et va se coincer dans un olivier couvert d'affiches.

"Eh ! C'est pas Gilbert Dieu là-bas avec ta patronne ?"

Thérèse Navarian essayait d'intéresser un homme aux longs cheveux blancs dans un costume en lin froissé, qui mangeait frénétiquement des cacahuètes.

"Si, si, c'est Gilbert Dieu. Avec le Transit, on monte son prochain one-man.
- Génial !
- Tu m'excuses...
Dorian se débarassa de Kevin d'un sourire et fila rejoindre sa directrice.
Il s'était mis juste derrière son coude gauche. Gilbert Dieu racontait comment il avait mouché un célèbre réalisateur de cinéma ; autour de lui, tous souriaient de contentement, non à cause de l'histoire, mal racontée au demeurant, mais parce qu'ils étaient dans le cercle étroit, proches au sens propre, du plus grand acteur français.
Dorian rit de la chute, en rejetant sa tête en arrière, soufflant sa fumée de cigarette vers le haut, dans une attitude dégagée et ostensiblement assurée. Thérèse le remarqua subitement et se tourna vers lui.
"Ah, t'es là, toi ?"
- mmmmh...dit-il, le nez dans sa flûte en plastique.
- Dis-donc, va plutôt voir là-bas Marie-Odile Dorifor. Elle a besoin d'un dossier sur Bâtard...
et elle se retourna, comme une mère prussienne.
- Ok, pas de souss'...tout de suite..."fit Dorian en souriant encore, mais différemment.
Mais personne ne prêtait attention à lui.
Il chercha Marie-Odile Dorifor, évitant au passage Jean-Toussaint Blanville qui portait ce soir une sorte d'absurde gilet d'hermine sous lequel il était torse nu. Il parlait fort et semblait se moquer de lui-même et des autres, ici, sous les oliviers de Mioussac.
Il était à deux doigts de l'épaule de Marie-Odile, quand un jeune type lui barra le passage en lui disant qu'il était de Bourzache, qu'il aurait des choses à leur montrer au Transit, plein de projets, oui oui, très bien voyez plutôt à la rentrée hein, là c'est le festival, donc appelez plutôt la secrétaire, oui, non non pas de dvd, merci, allez à bientôt, bouffon va, Marie-Odile ?

jeudi 14 juillet 2011

Slavoj Slovaj au festival de Mioussac



- Bonjour Constantin Glandier, bonjour à tous, merci d'être si nombreux pour cette table ronde autour du travail de Constantin Glandier, qui depuis l'ouverture du festival, ici à Mioussac, fait l'événement avec le spectacle Bâtard et fils de Dieu. Alors, vous n'êtes pas à votre coup d'essai, car votre précédente pièce, J'ai vu le fils de l'homme au fond d'un puits, avait déjà profondément marqué les esprits de ceux qui l'avaient vue au festival de Kronsberg. Mais, cette année, on peut dire que la critique est unanime et salue une oeuvre très courageuse, assez provocante dans sa forme. Avant d'échanger avec vous, je laisse la parole au philosophe letton Slavoj Slovaj, qui réfléchit depuis longtemps sur l'esthétique du théâtre et souhaite nous parler de la représentation de la violence. Slavoj, c'est à vous...
- Merchi beaucoup dje m'avoir invité à réfléchir avec vous à che formidjable prrroblème echtéthique. Che poserai une question : comment repréchenter la violenche chur chène aujourd'hui, chans la dichqualifier automatiquement ? Il me chemble que Glandier représente aujourd'hui une chynthèje entre, d'un côté la tradition d'un théâtre de la manifechtation de la violenche et de l'autre un théâtre qui déjigne le chpectateur comme compliche. Qu'est che qui est violent ? Une vieille femme en haillons mendie à côté d'un chentre commerchial. Un employé est pris dans un double-bind que lui impoje chon patron, lui intimant de choisir implichitement entre chon entreprije ou cha vie. Un enfant découvre l'arbitraire de l'autorité lors d'une punichion collective. Une jeune fille se fait humilier en direct à la télévijion devant des millions de gens.
Ches exemples ont des niveaux de violenche différents ; il faudrait prendre en compte l'impact psychologique, les condichions empiriques, etc. Toutefois, ce qui leur est commun, ch'est que dans nos chochiétés polichées, riches, libérales, démocratiques, et pour une très grande part, pachifiées, nous avons intégré ches violenches comme étant normales, ou du moins familières. Auchi, à qui s'adrechent les chpectacles cathartiques du genre de ceux de Glandier, convoquant à grand renfort de provocachions, d'effets traumatiques, de formes de l'exchès, une violenche chur chène ? Les gens qui viennent voir Glandier à Mouchiac, sont le plus souvent éduqués, viennent de clache moyenne ou chupérieure. Ils peuvent être victimes eux-mêmes de violenches quotidiennes, notamment dans ce qu'ils chont obligés de chubir dans leur travail. Toutefois, ils ne voient plus vraiment jette violenche. Quand ils remarquent encore la vieille, à côté du chentre commerchial, ils peuvent s'en émouvoir, voire che chentir coupable, mais che doivent de l'oublier très vite, chans quoi leur conchienche che chinde en deux : leur bonheur est condichionné par le malheur de chette vieille mendiante. Ch'est tout le mode de vie capitalichte des chociétés démocratiques qui l'exige.
Il me chemble que la foncchion cathartique des chpectacles de Glandier conchiste à innochenter la mauvaije conchienche de l'homme riche occidental et non l'inverche, qui serait de lui faire prendre conchiensce du malheur univerchel produit par le chychtème capitalichte. Pourquoi une telle unanimité chur vos chpectacles, un tel ravichement des spectateurs, malgré l'épreuve que vous leur faites chubir ; et che vous le dis sans animosité aucune, car ch'est plutôt bien fait...hum...echcujez-moi (verre d'eau)...ch'est qu'il me chemble que la violenche repréjentée est immédiatement dichqualifiée. Plus la violenche sur chène est jouée, à l'exchès, dans ches dimenchions grotesquement tragiques et plus elle est déchargée. Le chpectateur retourne chez lui heureux, lavé de cha conchienche malheureuse, puichque le chpectacle a fait taire, dans un débordement libidinal, toute tentative de quechtionnement éthique...mmmh qu'est che qui che pache ?
- Monsieur s'il vous plait, si vous voulez intervenir, attendez la fin de la conférence...non...lâchez ce micro...ça ne sert à rien on ne vous entend pas...lâchez cette bouteille d'eau ! Constantin, attention ! C'est lamentable...non, lâchez ce micro ! C'est du terrorisme...
- ...antin Glandier est un escroc ! Dis, tu vas répondre ! POURQUOI DIX HECTOLITRES DE SODA !

mercredi 13 juillet 2011

Une journée de Thérèse Navarian au festival de Mioussac



7h00 : dur réveil pour Thérèse. Couchée à 1h00 avec dans le buffet 5 rosés-pamplemousse, 1 Martini rouge, 2 scotchs, 7 flûtes de champagne au bar du festival, une mignonnette avant de dormir. C'est bien ce qu'il fallait pour digérer les horreurs vues dans la journée.
8h00 : petit-déjeuner au bar de l'hôtel. Le Chef du Pays à la télé approuve l'initiative d'un référendum sur la peine de mort. Petite revue de presse. Dans Le Pays, article élogieux de Frankie Lunard sur le spectacle de Constantin Glandier. Une coproduction du Transit, on est content.
8h32 : faire vite. Table ronde dans le bus du District à 9h00. La pluie, encore.
8h55 : place de l'Horloge de Mioussac. Le bus va partir. Salutations à Jean-Baptiste Pourcin et Omar Taffouz de l'Adicrame, Sylvaine Crochan de la Frane, Bogdan Zubric de la DCD, Olivier Stimer du Carrefour des Utilités, Philippe Garage du Comité d'Attribution des Labels, ainsi qu'à Jean-Claude Velu du Frigidaire.
9h25 : Thérèse s'assoupit déjà sur "Démocratisation culturelle : échecs, gabegies et perspectives" animé par Bogdan Zubric. Les roulis du bus font des dégâts auprès des participants.
10h10 : le bus est caillassé au niveau du quartier des Angelures.
10h25 : le bus s'arrête pour récupérer Constantin Glandier, place des Régents de la République.
10h30 : allocution de Thérèse et Constantin Glandier : "Coproductions et libertés". Un participant interroge Constantin sur la nécessité d'utiliser 10 hectolitres de soda dans sa dernière création.
11h00 : Thérèse s'enfuit avec Constantin Glandier, laissant les participants débattre "des procédures d'évaluations et techniques de management en secteur non-concurrentiel". La pluie s'est arrêtée.
11h25 : Au Café 1900, Thérèse se fait alpaguer par un jeune metteur en scène inconnu. Elle lui signifie qu'elle n'a pas le temps et baisse la tête sur son texto.
12h00 : Repas aux Ducs de Mioussac en compagnie de Spirou Fantasio, le directeur du Théâtre Capital et de l'acteur de cinéma Gilbert Dieu. Il est question d'un grand projet de one man show de Gilbert Dieu ; un retour triomphal sur la scène, après 25 ans d'absence sur les planches ; ça doit se faire au Transit. Thérèse est ravie. Deux bouteilles de rosé, une poire.
12h50 : il faut filer au gymnase du Lycée Sainte Ordure où se joue la dernière création de Berthe Mulhouse.
13h10 : le spectacle commence. Un drone sonore emplit la salle non climatisée. Des rideaux de pluie tombent des cintres dans une lumière blafarde. "Ah non, pas la pluie, pas encore !" pense Thérèse, et elle s'endort.
14h15 : Les applaudissements réveillent Thérèse qui sursaute. A la sortie, elle va féliciter Berthe Mulhouse. Michel Coiffé, le directeur de La Caisse, arrive à convaincre Thérèse de prendre ce spectacle qu'il coproduit, en échange de quoi il s'engage à programmer la dernière création de Aki Paalniken, l'artiste associé du Transit. Tope la !
14h45 : une heure à tuer avant l'émission de radio. Thérèse retourne au Café 1900. Elle aperçoit Jean-Toussaint Blanville à la terrasse, elle change vite de direction.
15h45 : Thérèse a eu un trou d'une heure.
16h00 : émission de radio, sur Radio Pays. Interview de Constantin Glandier, star du festival cette année. Thérèse apporte son soutien. Un fou furieux déboule sur le plateau, s'empare du micro et hurle des insultes sur Constantin Glandier, tétanisé, où il est question d'impostures artistiques, de gabegies financières et de soda. La sécurité intervient pour évacuer l'importun.
17h00 : Thérèse est épuisée. Elle retourne à l'hôtel et s'endort.
19h00 : Jean-Maurice Vatout attend Thérèse dans la salle. Le spectacle commence.
20H30 : Thérèse retrouve Jean-Maurice Vatout au Musée des horreurs, le café-restaurant près de la cour d'honneur du Palais des Régents. "Tu as loupé quelque chose, c'était sublime" lui dit Jean-Maurice. Thérèse regarde la salle. Ils étaient quasiment tous là. Les professionnels. "Cherchons une place" répondit Thérèse. Ils finirent par trouver un espace au comptoir, près de Marie-Odile Dorifor.
22h00 : encore un spectacle. Le dernier. Les étoiles commencent à briller au dessus de la cour d'honneur. Deux hommes entrent sur la scène, le silence se fait.
1h00 : Thérèse s'est couchée. Elle regarde l'écran de télé depuis son lit ; un homme avec un sac sur la tête, entravé, est entouré d'autres hommes en armes. Elle éteint.

mardi 12 juillet 2011

Jean-Toussaint Blanville à Mioussac



Un véritable déluge. Des rideaux de pluie ("des rid'eaux" pensa Jean-Toussaint Blanville à l'autre bout de Mioussac, à l'abri dans un café ) s'abattaient sur la ville et son festival. Le sud du Pays était en alerte vigilance orange. Thérèse contemplait ces vagues d'averses, faisant comme des blocs sur les tables du Café 1900 où elle avait trouvé refuge, derrière son Martini rouge, celui de 17h.
Elle avait un air absent, car elle pensait. Elle revoyait la soirée de la veille, au bar du festival. Elle revoyait Jean-Toussaint Blanville, l'artiste de Bourzache, venir s'introduire dans la cour des grands, faire le malin. Elle savait qu'il serait à Mioussac, ayant peut-être un spectacle dans le "Out", du moins elle s'en foutait : depuis qu'il avait ruiné la soirée de présentation de saison du Transit, Thérèse ne voulait plus entendre parler de lui.
Jean-Toussaint Blanville s'était présenté au bar du festival, le bar du "On", après le spectacle d'ouverture, c'était bien prévisible. Il avait sans doute une invitation et tout le monde s'y trouvait. Pour un type comme lui, c'était incontournable. Jean-Toussaint Blanville était un performer mondain, vedette de l'underground malgré lui et paria de l'institution. Dandy alcoolique et brillant, il trainait sa silhouette de génie tricard dans tous les open-bars, inaugurations, fêtes semi-privées, où des décideurs pouvaient se trouver. Son mépris des politiques culturelles n'avait d'égal que sa soif de gloire, ce qui pouvait le mettre dans des situations équivoques dont il s'accommodait facilement avec quelques flatteries d'usage. Vénéré des étudiant aux Beaux-Arts, la cinquantaine passée, Jean-Toussaint Blanville vivotait comme il le pouvait, grâce à quelques subsides publics et quelques admirateurs privés. Des festivals alternatifs continuaient de programmer ses pièces (des spectacles invraisemblables au delà du bien et du mal esthétiques) ; il avait tout autant de mépris pour ces programmateurs faussement indépendants que pour l'institution labellisée. Son affabilité lui offrait beaucoup d'amis, quand son narcissisme délirant le rendait insupportable. Tout encombré de lui-même, un désespoir profond lui intimait pourtant de continuer.
Ce soir-là, au bar du festival, il n'avait pas fait de happening. Thérèse Navarian l'évita tout en l'observant de loin serrer des mains, claquer la bise. Ah tiens, il connait Marie-Odile Dorifor ?
A l'autre bout de Mioussac, Jean-Toussaint Blanville repensait lui-aussi à cette soirée. Au fait d'être là, à Mioussac. Aux paroles de Marie-Odile Dorifor. Il pensait à l'argent. Il pensait aux choses qu'il ne pourrait plus faire.
Était-ce la pluie, ou ses propres larmes, qui se répandait sur son Ipad ?

lundi 11 juillet 2011

Ouverture de festival


Thérèse Navarian hésitait. Devant elle, plusieurs chemisiers excessivement colorés étaient étendus, sur le lit de la chambre d'hôtel qu'elle occupait, et que Dorian, le RP du Transit, avait dû réserver depuis Bourzache, longtemps avant le début du festival (car Thérèse se devait d'y être, comme tous les ans), peut-être un mois avant, une chambre à 130€ la nuit, payée par le Transit, donc par Bourzache et par le District et par le Pays, via d'ésotériques transferts d'administration à administration ; le regard de Thérèse allait du chemisier à perroquets bleus sur fond rose au chemisier à fleurs type Hawaï, errait sur celui avec les palmiers verts, puis revenait vers le chemisier à grosses tulipes jaunes et rouges, oublié un peu. Thérèse mettrait celui-ci pour le spectacle d'ouverture. Mais avant cela, il fallait supporter le pensum de la conférence dans le bus du District. Le District avait eu l'idée cette année, d'affréter un bus à impériale climatisé et roulant vert, décoré des couleurs du District et de parcourir la ville de Moussiac, où se déroulait tous les ans le plus grand festival d'arts vivants du Pays. Dans ce bus, des détachés territoriaux devisaient entre eux, quelquefois (rarement) avec des artistes du Pays. Quelques conférences s'égrenaient péniblement au rythme de l'ennui des participants et des pauses rosé-pamplemousse. Le public y était généralement absent, les artistes aussi. Sur la plateforme du bus, Thérèse faisait de grands mouvements avec l'éventail promotionnel distribué par le District. Elle avait très chaud, sa récente coloration se diluait en gouttelettes oranges, glissant le long de ses tempes. Un agent de la Division Culturelle du District terminait une allocution dont le sujet était "la recherche de nouveaux publics". C'était bientôt au tour de Thérèse de rejoindre la table ronde (qui était en fait rectangulaire) puisqu'il était question des stratégies de développement des ateliers d'amateurs, dont le Transit était un lieu d'expérimentation privilégié ; il recevait des fonds du District pour ça. Thérèse se leva, le bus écologique longea le quartier sensible de Moussiac, on discernait des figures lointaines et humaines jouer au foot, ou regarder, debout, le bus passer ; le temps pouvait s'arrêter, on aurait rien trouver à redire.
Le soir, dans la cour d'honneur du Palais des Régents, Marie-Odile Dorifor, déléguée générale de la Commission d'Attribution des Labels, assise à côté de Thérèse, lui dit à quel point son chemisier était parfait. Le spectacle allait commencer. Un artiste vint sur la scène pour parler politique. Certains l'avaient déjà vu dans une pièce ou dans un film. Il devait s'adresser au Commissaire de la Régence détaché à la Culture, au Patrimoine, aux Sports, aux Jeux et à la Communication, qui était présent dans la grande et majestueuse cour. Beaucoup soupirèrent, mais bon. L'artiste ouvrait la bouche. Mais on n'entendait rien. Le silence se faisait plus concentré. Tout le monde tendait l'oreille. Mais rien. Le comédien était debout, faisait des mouvements de tête, comme s'il allait vomir, mais on ne percevait que quelques minuscules chuintements, parfois des hoquets. Aucune parole intelligible. Des bravos goguenards fusaient des gradins. Des huées montèrent, accompagnées du bruit métallique des gradins tapés du pieds. Le Commissaire de la Régence détaché à la Culture, au Patrimoine, aux Sports, aux Jeux et à la Communication, se mit alors debout et des deux mains fit taire le public. Avec un grand sourire il se tourna vers le comédien aphasique et lui adressa des applaudissements solennels. Toute la cour se mit à faire de même et à applaudir bruyamment le comédien quittant la scène, avec à la main, les notes qu'il devait lire. Le spectacle put enfin commencer.

mercredi 15 juin 2011

Bitchy lips et Deep Throat (suite)


...Werner Faymann reçoit sur la tête la balle de golf de Hermann van Rompuy qui tente de s'excuser et se précipite et marche sur un de ses lacets et essaie de se rattraper à l'écharpe de Christine Lagarde qui fait un tour sur elle-même pour éviter la strangulation mais n'évite pas le mouvement cinétique centrifuge qui la propulse telle une toupie sur Jean-Claude Trichet qui s'entretenait avec Barroso, son verre de tequila sunrise qu'il tenait d'une main molle s'envole au dessus de la tête de Barroso qui tombe à genoux, et atterrit sur la cravate d'Yves Leterme qui ronflait sur un transat, Leterme se lève alors paniqué et furieux, se coince son mocassin Church's droit dans le transat qui se referme, perdant l'équilibre il tombe en avant sur la table en métal, ses dents claquent et une incisive est éjectée violemment et finit sa course dans l'oeil de François Baroin qui hurle avec une voix de fausset, ce qui étonne Rachida Dati à ses côtés, et court dans tous les sens, faisant tomber les tables recouvertes de vaisselle chic dans un grand fracas, aveuglé il s'accroche à un serveur qui lui décoche une droite l'envoyant valser dans une vitre qui tombe elle aussi dans un grand fracas, et couvert de sang et de bris de verre il ne bouge presque plus, aux pieds de Angela Merkel un peu dégoûtée, le repoussant d'un pointu et se tournant vers Michel Rocard qui entamait une explication fumeuse sur les taux directeurs en croquant dans une mangue dont le jus dégouline le long de ses bajoues puis il s'essuie les doigts sur le veston de Jerzy Buzek qui regarde un match de la WWE (C.M Punk VS John Cena) en se grattant l'entre-jambes et demande à Berlusconi d'aller chercher une bière, celui-ci, encore menotté depuis sa dernière expérience de bondage avec George Tron, se dirige vers la cuisine sur les genoux, comme un pèlerin fourbu en route vers Compostelle...

mercredi 8 juin 2011

La présentation (de saison) de (Ste) Thérèse


Bourzache bruissait.
Le Transit bourdonnait.
Thérèse Navarian frétillait. Elle présentait une saison remarquable, elle en était certaine.
Ils avaient fait fort pour cette présentation de saison : une fanfare de punk klezmer accueillait les abonnés dès le hall immense du Transit (le Transit était un exemple de réussite architecturale post post-fonctionnaliste très en vogue à l'époque des "Douze Lumineuses", ce moment unique dans l'histoire contemporaine du Pays, point de référence du développement culturel, économique, social, que regrettera à jamais la génération dont Thérèse faisait partie) ; des surprises avaient été prévues, des animations de qualité. Les gens étaient heureux. Ils se laissaient guider gentiment par les musiciens de la fanfare qui les accompagnaient vers la salle. Pour beaucoup, cette soirée rituelle, qui annonçait un peu l'été, était attendue depuis le début de la saison qui venait de s'écouler. Tous pensaient au buffet. Mais il fallait attendre la fin de la présentation de la directrice. Le buffet précédent avait été médiocre. Cela avait été âprement discuté au conseil d'administration du Transit. Après des débats tendus il fut décidé de changer de traiteur.
Thérèse observait les abonnés entrer dans la salle dans le bruit. Elle pensa aux vaches qui rentraient le soir à l'étable, qu'elle voyait petite lors de ses vacances à la campagne. Cela la rassura.
Ulrich n'était pas loin. Il parlait avec l'adjoint du Bourgmestre de Bourzache. "Aah, heureusement que je l'ai, mon Ulrich" pensa Thérèse en buvant une petite lampée de gin tonic. Dorian, le responsable des relations publiques, sautillait à droite, à gauche, serrait des mains, lançait des "salut !" à des personnes dont il se foutait complètement, s'arrêtait un instant avec une enseignante et l'écoutait avec un air pénétré, puis tapotait l'épaule d'un jeune, riait avec quelques trentenaires, fonçait vers des ouvreuses du Transit qu'il admonesta copieusement, revenait comme un fou vers le bar pour s'enquérir du niveau des fûts de bière, engueula son assistante ; "Mmmh...il n'est pas mauvais, ce petit. Il est fort pour son âge" se dit Thérèse en engouffrant une poignée de chips.
Le public s'était installé dans la salle et parcourait avidement la brochure de saison du Transit, élaborant déjà mentalement son abonnement. L'animateur fit son entrée sur scène. Il s'agissait d'un humoriste célèbre qui sévissait sur une radio nationale. C'était une idée de Dorian de faire appel à Laurent Claquant.
"Mesdames et Messieurs, je suis très heureux d'être ici...euh (il se tourne vers les coulisses)...je...je suis où déjà ? Quoi ? Bour-zache ? C'est dans le Pays ça ?
(rires)
Ah oui ? Troisième équipement culturel du Pays ? Ah ah tout de même... Non ! Vous me dites que Le Transit a doublé sa fréquentation sur deux ans ? Je l'crois pas ! Qu'il a accueilli trois créations mondiales, a coproduit six créations l'année dernière ? ça mérite quelques applaudissements, Mesdames, Messieurs...
(applaudissements)
pour ainsi dire, c'est pas de la merde qui passe par Le Transit.
(rires)
Non, parce que je dois vous avouer que moi, Le Transit, je n'y étais encore jamais passé. Oui, j'avais pas un profil très culturel. Mais, là, sans déc', je suis vachement content. J'ai presque un début d'érection, tiens.
(rires)
Moi, je croyais qu'à Bourzache, il n'y avait pas de cultureux, mais que des culs-terreux...
(rires) (il scrute la salle)
mais non, il y a aussi des ploucs !
(rires)
On m'avait dit, tu vas voir, à Bourzache il y a que des vieux...(il scrute la salle) ah oui, quand même...(en s'adressant aux coulisses) vous avez vidé les maisons de retraite dans le théâtre, c'est ça ?
(rires)
Non mais sans déc, vous avez fait quoi des jeunes ? ah oui, ils sont en prison.
(rires) (s'adressant à quelqu'un du public) M. le Détaché-Bourgmestre (s'inclinant légèrement), Madame, mes hommages...(en aparté), on se voit tout à l'heure dans ma loge ? (rires). Quelle salooope...(oooh et fleuve de rires). Bon, assez rigolé. Je vous demande d'accueillir, Mesdames et Messieurs, la personne dont le nom résonne comme un talisman jusqu'au ministère, la star de la programmation culturelle, celle qui a su faire rimer culture et imposture, non je rigole (rires), la grande prêtresse des arts vivants momifiés, la meilleure amie du Président du Comité d'attribution des Labels et de Johnnie Walker (rires), la sublime, la Sainte, Thérèse Naaavaaaariaannn ! (musique)"
Thérèse entra par jardin, prit le micro qu'on lui tendait.
"Ah ah, sacré Laurent, toujours aussi...claquant"
(...)
"T'en as d'autres comme ça Thérèse ? Attends, je prends mon carnet de vannes, je voudrais pas en louper"
(rires)
Thérèse commença ainsi :
"hum...Mesdames et Messieurs, merci d'être venus si nombreux, une fois encore, dans cette vénérable maison. C'est aussi votre maison. Tous les ans, par votre présence, vous abonnés, vous spectateurs d'un soir, lycéens, étudiants, vous faites vivre Le Transit, vous rendez possible ce rêve collectif qu'est la création culturelle. Donc, une fois n'est pas coutume, c'est vous, le public du Transit, le public de Bourzache, que j'aimerais saluer et applaudir comme il se doit" là dessus, Thérèse cala le micro hf sous une aisselle humide et se mit à applaudir le public, qui fit pareil, s'applaudissant lui-même.
"Nous avons voulu avec toute l'équipe du Transit faire une programmation de fête, une programmation respectueuse du patrimoine, mais aussi en accord avec notre époque et résolument tournée vers l'avenir. C'est pourquoi, nous sommes très fiers de recevoir cette année - "enfin" j'ai envie de dire - la dernière production de Walter Warlasch (oooh) qui a ébloui le festival de Hammersfelt avec sa version décoiffante du classique de Saintonge, Non, gourgandine, tu n'auras pas de dessert. Qu'un Allemand porte sur le grand auteur du vaudeville Français, son regard germanique - discipliné, j'ai envie de dire - voilà qui est très riche de surprises.
Mais - et c'est là tout l'éclectisme du Transit - nous sommes très heureux de présenter aussi la création de notre nouvel artiste associé, une oeuvre très contemporaine, avec beaucoup de fraicheur et de pertinence. D'ailleurs je veux lui laisser la parole. Je vous demande d'accueillir Aki Paalniken".
Sous les applaudissements, un homme entra par jardin. Il était grand et chauve et glabre. Il portait un jean et un blouson en cuir ajusté sur un tee-shirt blanc. Il avait les pieds nus.
"Merci Aki d'être venu parler de votre travail...oui, prenez ce micro...pouvez-vous nous dire en quelques mots en quoi consiste votre travail d'artiste...alors je précise que Aki est Finlandais. Il va s'exprimer en Finnois et nous aurons une traduction simultanée."
Aki prit lentement le micro, regarda lentement le public (tous ses gestes se faisaient lentement). Il semblait très calme, avec une sorte de posture aristocratique, comme s'il observait le monde par en dessus.
"Kiitos, Thérèse (Merci Thérèse).
Taiteellinen työni liittyy luontoon (Mon oeuvre artistique est liée à la Nature) ; yritän luoda yliluonnollisia side luontoon. (J'essaie de créer un lien surnaturel avec la Nature)."
Il reposa le micro.
"Formidable...et...pouvez-vous expliquer au public de Bourzache, ce que vous comptez faire en collaborant avec Le Transit ? Mmmh ?"
Il prit le micro
"Aion yhdistää ihmisiä Bourzache luontoa." (Je vais relier la population de Bourzache à la Nature)
Il reposa calmement le micro.
"Mmmh, très bien...je crois que Aki est un peu fatigué par le décalage horaire... Je l'ai déjà vu faire une performance avec un perroquet, c'est proprement ahurissant. Merci Aki et merci à Google traduction. Tout de suite, des images de ce que vous pourrez voir dans la saison à venir."
Les images filaient sur l'écran. Des bribes de spectacles, des corps, de la couleur, de la vitesse, du divertissement ennuyeux.

Tout le monde avait fini par se retrouver devant le buffet. La fanfare klezmer avait laissé place à Aktan Drazov, le DJ kirghize, celui qui avait fait un tube récent avec Kim Jong Il en guest. Les gens se pressaient, s'écrasaient à la limite de l'asphyxie le long des tables du buffet, grappillant le plus possible de mini pizzas, d'éclairs, de verrines de mousse de morue. Une rixe commençait entre trois abonnés du côté du fromage. Il fallait jouer des coudes pour atteindre le champagne, qui était servi sans interruption par des employés aux abois et usés.
C'était le moment que Thérèse redoutait le plus. Elle avait la nausée. A l'écart, dans un coin derrière le bar, elle finissait un verre d'Elijah Craig (sa réserve personnelle), inquiète qu'un abonné vienne lui parler (car foncièrement elle les détestait).
C'est alors qu'elle vit un homme habillé en smoking, fendre la foule en jouant de la flûte à bec. Elle reconnut Jean-Toussaint Blanville, l'artiste local, qui régulièrement tentait de ruiner les belles fêtes du Transit. Il jouait de la flûte très fort pour couvrir le chant furieux de Kim Jong Il. C'était crispant. Il avait accroché à son dos une pancarte où l'on pouvait lire :
"Jean-Toussaint Blanville. Artiste local. Frappez moi."
Les gens souriaient sur son passage. Ce fut l'humoriste Laurent Claquant qui commença le premier. Il lui appliqua un formidable coup de pied aux fesses. Jean-Toussaint Blanville ne se démontait pas qui continuait à jouer une partita de Bach. On vit plusieurs personnes tenter quelques coups, d'abord timides, puis plus francs. Bientôt tous se ruèrent sur Blanville, le couvrant de coups, au front, dans le dos, dans le ventre. Blanville essayait de rester debout. Son visage commençait à saigner. Il entama comme il put du John Dowland, In darkness, let me dwell, mais sa flûte lui fut arrachée. On ne le vit plus sous la masse furieuse d'abonnés ivres.
Thérèse Navarian se détourna de la scène et regarda le seau à glaçons se vider.




lundi 18 avril 2011

de mal en pis



Il faisait trop chaud dans le bureau de Thérèse Navarian.
Bourzache subissait une météo en avance sur son temps.
La directrice du Transit s'éventait avec les pages Sports de son journal, dans lequel elle avait lu la confirmation de l'élection d'un de ses confrères, directeur lui aussi d'une des plus importantes structures culturelles du Pays, à la tête de la commission d'attribution des labels.
Des artistes célèbres du Pays le soutenaient.
Gruumpfh...marmonna Thérèse.
Elle versa du bourbon dans son coca light en pensant aux années derrière elle. Il me reste combien à moi...douze ans ?
Dans la rue on entendait la manifestation de soutien à Biscotte, le bichon nain martyrisé par des jeunes de la cité du Plandu.

Ulrich, qui n'avait encore rien dit, se tenait dans un recoin, à l'ombre, comme s'il ne devait rester de lui qu'une trace sur un mur, à la façon des fantômes de Kiyochi Kurosawa, et rêvait à d'autres horizons professionnels. Jandry sur Mazure ? Froidevulve ? Cessez la Trempe ? Encore d'autres préfectures, d'autres commissions, d'autres Directions Culturelles du District.
Thérèse anticipait comme une télépathe junkie les moindres désirs de son assistant.
Tu sais, petit...je sens un frémissement...le début d'un changement de paradigme. Nous sommes les derniers, nous serons les seuls. J'ai bien peur que le temps où nous pouvions encore faire illusion est révolu...il faut que je me trouve un poste au District, putain...pour mes vieux jours. On ne peut plus faire ce qu'on veut, mon petit Ulrich. Non non, c'est fini tout ça...
Gros soupir.

Au même moment, dans un pays lointain et en guerre, un autre directeur se faisait égorger dans une rue, en plein jour.

mardi 8 février 2011

Bitchy Lips et Deep Throat (suite)


...François Fillon fait semblant de ne rien voir des mouvements de bras parkinsoniens de Michèle Alliot-Marie, à 10h02 AM Andrius Kubilius a tenté de mimer un ollie flip dans les couloirs de l'Union Européenne sous le regard écoeuré de sa fille de 15 ans, le 06/02/2011 à 3h45 AM José Socrates pris d'insomnie alluma la télévision et regarda avec plaisir une rediffusion de Daktari et eut soudain une pensée qu'il jugea immédiatement immorale au sujet de Carl Bildt, pensée qu'il dut à l'insistance de Fredrick Reinfeldt à lui raconter les errements du système de santé Suédois, Xavier Bertrand n'écoute pas son homologue Danois qui s'en aperçoit à 5:09:34 PM et glisse une insulte au passage, Christian Estrosi mange des chips de manière grossière à l'oreille de Roselyne Bachelot et rit très fort en propulsant des miettes de chips dans l'espace au moment où François Baroin fit une blague à propos du système de santé Français, Basescu glisse à nouveau sur une plaque de verglas et se casse le coude, Mark Rutte déjeune d'une choucroute de la mer en compagnie de Gerolf Annemans, Mari Kiviniemi est l'objet de quolibets sexistes de la part de Andrus Ansip et de Vladis Dombrovskis sous le regard indigné de Michel Barnier et de Iveta Radicova, le 11/01/2011 à 09:08 PM Werner Faymann reçoit sur la tête la balle de golf de...

lundi 7 février 2011

Ritournelle


L'expression "chiffe-molle" tournait dans la tête d'Ulrich comme un mantra stupide, lancinant et poisseux. Ses axones en étaient souillés ; ça faisait un ronron, tel un tube de François Feldman que le psychisme ne peut combattre.

"chiffe-molle, chiffe-molle, chiffe-molle..."

ça le suivait depuis le matin. A la boulangerie, déjà, quand il s'était fait doubler par une vieille bique perruquée. Puis au bureau, quand Damien, le chargé de relations publiques lui avait fait comprendre que la communication du Transit n'était plus son affaire, mais bien celle du pôle de communication. "Chiffe-molle, chiffe-molle..."

"Qu'ai-je fait, mon dieu, se lamentait Ulrich, errant dans les couloirs sordides du Transit (les locaux administratifs du Transit, à l'instar de nombreux équipements culturels du Pays, ressemblaient à ceux d'une entreprise de placoplatres ou de robinetterie. On y ressentait fortement l'angoisse des rapports hiérarchiques subis, des humiliations invisibles, de l'incorporation des rites d'hypocrisie managériale).

"Qu'ai-je fait pour mériter ça ?"

Sur le plateau de la salle Gilbert Lafaille où sa dérive hypnotique l'avait conduit, des enfants répétaient une pièce de Marc Lévy dans laquelle il était question de bonheur et de filiation. Il resta figé devant une ronde magnifique de petites filles et de petits garçons entourés de guirlandes lumineuses. Ceux-ci s'arrêtèrent ; et dans un silence gênant où chiffe molle résonnait de plus belle, regardèrent Ulrich qui pleurait.

dimanche 6 février 2011

Futur intérieur


L'hélicoptère monstrueux volait au dessus de la ville.
A l'intérieur, la musique était très forte. Du Dirty South, un truc genre Young Buck.
Une assistante parlementaire se trémoussait dans sa jupe bleu-marine. Elle mimait les biatches de MTV, l'air entendu que c'était pour rire. Le Détaché-Bourgmestre aimait bien ça, ça lui faisait une tache humide au pantalon.
La Secrétaire Générale à la Sécurité Intérieure était au fond de l'appareil, entourée de ses gardes du corps, en compagnie de journalistes, de chefs d'entreprises et de nombreux assistants rivés à leurs écrans d'ordinateurs. L'écrivain qui l'accompagnait dans tous ses déplacements afin d'écrire la légende de la Secrétaire Générale à la Sécurité Intérieure, regardait par la fenêtre de l'hélicoptère la foule immense, mouvante, étrangement calme, résignée et digne. Les débordements tant espérés n'eurent pas lieu, en dépit des infiltrés du Service Secret qui n'ont eu de cesse de piller, casser, frapper, afin de discréditer la rébellion.
L'écrivain était ému. Mais la culpabilité lui donnait la nausée. Au moment où le soulèvement qu'il avait tant espéré se déployait sous ses yeux, il était aux côtés de la Secrétaire Générale qui buvait du Ruinart, à fuir avec les rats.
L'hélicoptère militaire allait quitter le territoire. L'écrivain eut juste le temps de voir les chasseurs Rafale déverser les bombes au sarin sur la ville de son enfance.

samedi 29 janvier 2011

Le vide programmateur


Thérèse Navarian tentait de faire bonne figure en se tenant au zinc. Ses jambes se dérobaient de temps en temps mais elle comptait sur ce pauvre Ulrich pour la retenir. Celui-ci soupirait de dépit. Sa patronne avait mis une de ses robes à fleurs ridicules. Elle était devenue la risée de la profession, même si son passé glorieux de programmatrice culturelle l'avait placée au pinacle de la Division Culturelle du District. Ce soir là, les huiles ne s'étaient pas déplacées. La dernière production de Berthe Mulhouse avait fait un four, le public sortait par grappes ; certains spectateurs pouffaient, d'autres hurlaient de rage. Un barbu de l'Education Nationale, ayant reconnu Thérèse Navarian qui tentait de se cacher derrière Ulrich pour échapper aux insultes, sortit le programme de sa petite pochette en cuir et se mit à le manger devant la directrice du Transit, avec des yeux de fou. "Sors-moi de là" dit-elle à Ulrich.
Mais elle avait bu trop de rhum. Ses jambes ne la soutenaient plus. On vit donc Ulrich se frayer un chemin parmi la foule, que la salle continuait de vomir, en tenant sa patronne ivre par les épaules. Il vit furtivement le directeur de la Division Culturelle du District. Celui-ci venait vers lui à grandes enjambées, quand un abonné furieux, par ailleurs artiste peintre local, lui fit un croche-patte. On vit donc aussi le directeur de la Division Culturelle du District s'étaler de tout son long dans le vide programmateur, réalisé pour l'occasion.

mardi 25 janvier 2011

Jurassic Park


"A ce stade, la quantité devient qualité" disait alors Staline, une seize à la main devant le match de catch de NT1. Big Red Monster Kane écrasait la tête du Rey Mysterio entre ses cuisses. "Staline voulait peut-être parler de la taille du Big Red", se dit Pinochet en regardant l'écran. Les commentaires de Philippe Chereau et Christophe Agius étaient brillants : un second degré léger côtoyait quelques notes d'humour absurde, avec juste ce qu'il fallait de misogynie tendre. Pinochet se sentait un peu triste, jetant souvent des regards de chien esseulé à la porte.
Il l'attendait, il était prévu qu'il arrive à 20h.
Ils avaient mis la table, commandé les pizzas au Snack d'Eurodisney, celui qui ressemble aux cuisines de Ratatouille, agrémenté la table de jolies fleurs. Hitler n'était pas prévu, il avait décliné l'invitation. "Quel con hautain" pensait Pinochet. Ils avaient installé une chaise percée pour Fidel, qui respirait péniblement au fond de la pièce, sur son grabat.
Jean-Claude Duvalier avait fait le déplacement et fumait un St Domingue en discutant avec Pluto, sur le perron. Le soleil se couchait dans le froid de Marne la Vallée, avec ce qu'il lui restait d'orgueil. Les bâtiments hôteliers de Eurodisney entraient dans le crépuscule, sourds à tout génie. Les autorités du parc avaient mis Pétain et Mussolini dans le château de la Belle au Bois Dormant. Kadhafi a eu le droit, exceptionnellement, et en accord avec le directeur, de monter sa tente bédouine dans le jardin, derrière la bungalow 8, où résidaient les autres.
"Mais qu'est-ce qu'il fout, putain !" hurla Staline en rotant.
C'est alors que Jean-Claude Duvalier passe sa tête par la fenêtre et dit "les pizzas arrivent". Un gros Titi entre avec les cartons de pizza fumants. Il repart avec deux ou trois coups de pied aux fesses.
Sur l'écran John Cenna et Chris Jerico font semblant d'avoir mal.
"Bon, on commence sans lui ?" demanda Staline en regardant les cartons de pizza.
C'est alors qu'ils entrèrent. Mickey et Dingo entouraient Ben Ali et sa famille. Les deux personnages rieurs font une petite danse et sortent.
Un silence se fit. Tout le monde était un peu gêné, comme lorsque le nouveau arrive dans la classe de sixième en cours d'année. Staline invita Ben Ali à s'asseoir. L'épouse de Ben Ali regardait nerveusement de tous côtés.
"On a pris des trois fromages..." dit Staline. "Normalement Minnie nous rejoint pour le dessert"